Le blanc domine les rues d’Agoué. Vêtus de percale immaculée, les adeptes des 41 divinités du peuple Guin avancent dans une atmosphère empreinte de ferveur, de solennité et de recueillement. Dans les regards, dans les chants et dans les gestes rituels, une même conviction se lit : celle de prendre part à un moment qui dépasse les générations. Ce 3 septembre 2026 n’est pas une journée ordinaire pour le peuple Guin. Du Bénin au Togo et jusqu’au Ghana, les regards convergent vers un même rendez-vous spirituel et culturel : le Kpessosso, qui signifie « la prise de pierre », est un rituel qui marque l’annonce de la nouvelle année communément appelée Epé-Yékpé chez les Guin. À Agoué, dans le sud-ouest du Bénin, la tradition s’éveille dès les premières heures de la journée.
Agoué, point de départ d’un rendez-vous ancestral
Au temple principal dénommé Ata Lankpan d’Agoué, les adeptes se rassemblent progressivement. Le blanc de leurs vêtements contraste avec les couleurs du quotidien. Ici, les générations se côtoient, chacune portant à sa manière une part de cette mémoire collective. La cérémonie rassemble également plusieurs autorités locales, parmi lesquelles le maire de Grand-Popo, le chef d’arrondissement d’Agoué ainsi que des élus locaux.

Mais au-delà des personnalités présentes, c’est toute une communauté qui se retrouve autour d’un héritage commun. Car le Kpessosso n’est pas simplement un événement inscrit au calendrier. Il constitue un moment majeur du calendrier traditionnel guin, une période où la communauté se tourne vers ses valeurs ancestrales pour recevoir les orientations qui accompagneront la nouvelle année.
Le rituel est notamment associé à la prise de la pierre sacrée dans la forêt de Glédji, au Togo, laquelle est ensuite présentée au peuple. Un geste hautement symbolique : prendre la pierre, c’est recueillir un message. La présenter au peuple, c’est partager avec toute la communauté les recommandations qui guideront l’année nouvelle.

Avant Glédji, Agoué entre dans le rituel
Mais avant de prendre la direction de Glédji, le voyage commence à Agoué. Les adeptes effectuent un parcours rituel à travers la ville, ponctué par plusieurs étapes importantes. Ils visitent différents temples avant de converger vers Adjigo, lieu de rassemblement à partir duquel la délégation prendra finalement la route de Glédji. Les chants, les prières et les gestes rituels accompagnent cette marche collective. Les adeptes avancent avec la conscience de participer à une tradition qui se transmet depuis des générations.
Une délégation composée de dignitaires et d’adeptes embarque sur le fleuve à destination du Togo. La barque devient alors le trait d’union entre les deux rives, entre le Bénin et le Togo, mais aussi entre le présent et une mémoire ancestrale profondément enracinée.
Le fleuve n’est plus seulement un espace géographique. Il devient le chemin vers Glédji, le lieu où doit s’accomplir l’un des moments les plus attendus du rituel.

La pierre sacrée et les messages pour la nouvelle année
Chaque année, la pierre sacrée apporte avec elle des recommandations et des orientations destinées à la communauté. Pour cette nouvelle année, la pierre blanche recommande notamment le pardon et la réconciliation. Elle invite également à faire des offrandes au dieu du fer et aux jumeaux, à accorder une attention particulière aux personnes vulnérables et à faire preuve de prudence, notamment en évitant les baignades dans les eaux profondes.
Ces recommandations sont reçues comme autant de repères pour la vie individuelle et collective. Au-delà de leur dimension religieuse, elles portent également des valeurs universelles : se pardonner, se réconcilier, prendre soin des plus vulnérables et préserver la vie.
Pour les dignitaires, la transmission de cette tradition constitue aujourd’hui une responsabilité majeure. Togbé Hè Zo Zro, chef dignitaire Ata-Clanm d’Agoué, rappelle l’importance de préserver cet héritage culturel :
« Nous avons le devoir de sauvegarder ce qui est notre tradition, notre culture, nos us et coutumes. »
Dans un monde où les modes de vie évoluent rapidement, préserver les traditions signifie aussi transmettre aux jeunes générations une histoire, des valeurs, des savoirs et une identité culturelle. Le chef dignitaire invite ainsi les frères et sœurs Guin à se retrouver autour de ces valeurs ancestrales et à faire de ce rendez-vous un moment d’unité.

Yaka Yokin : quand la tradition se partage autour d’un repas
Ce week-end, filles et fils du peuple Guin du Bénin se retrouvent à Agoué autour du Yaka Yokin, expression qui signifie littéralement « le repas à la portée de tous ». Autour du repas traditionnel yèkè-yèkè, les familles et les communautés partagent bien plus qu’un plat. Elles partagent une histoire. Elles se retrouvent. Elles transmettent. Et surtout, elles rappellent que la culture ne vit véritablement que lorsqu’elle est pratiquée, racontée et transmise.

Cette volonté de préserver et de transmettre les traditions résonne avec le travail mené par l’ONG Eco-Benin à travers le projet CoHeRe, qui œuvre à la valorisation des patrimoines culturels et naturels des territoires côtiers. À travers ses actions, le projet contribue à faire connaître ces patrimoines, à documenter les savoirs et pratiques qui leur sont associés et à renforcer leur transmission aux générations futures. Dans cette dynamique, une exposition consacrée aux patrimoines des villes côtières, notamment Ouidah et Grand-Popo, sera organisée à partir du 24 septembre 2026. Une occasion de mettre en lumière la richesse de ces territoires, leurs histoires, leurs traditions, leurs savoir-faire et les femmes et les hommes qui continuent de les faire vivre.
ABOKI DANIEL / ECO-BENIN